Le communiqué de l’Anpe n’a pas clairement établi la relation de cause à
effet entre la pollution aux hydrocarbures, l’échouement de poissons
sur les rivages de l’archipel et la mortalité des éponges observés dans
l’archipel de Kerkennah.
Mardi 26 décembre 2017, l’Agence nationale
de protection de l’environnement (Anpe) a publié un communiqué dans
lequel elle annonçait avoir identifié la source des fuites
d’hydrocarbures dont l’alerte avait été donnée le 17 novembre 2017. Sans
désigner nommément la compagnie pétrolière responsable de cette fuite,
l’agence a indiqué avoir pris toutes les mesures nécessaires à
l’encontre de la compagnie incriminée, sommée de procéder à la
dépollution des sites touchés.
Il a fallu une quarantaine de jours
pour publier les résultats des analyses effectuées et émettre ses
conclusions. Le communiqué de l’agence n’a pas clairement précisé
l’absence ou non d’une relation de cause à effet entre d’une part la
pollution aux hydrocarbures et d’autre part l’échouement de poissons sur
les rivages de l’archipel et la mortalité des éponges observés
particulièrement à Kraten, se contentant de donner des explications
scientifiques à ce phénomène, alors qu’elle devait trancher afin de
calmer les esprits et d’atténuer au moins la polémique.
Flaques de pétrole sur les côtes de l’archipel de Kerkennah
En
effet, c’est la levée légitime de boucliers à Kerkennah, depuis la
découverte de traces de pollution aux hydrocarbures au mois de novembre
dernier, d’autant plus qu’il y avait eu déjà deux incidents similaires,
d’une certaine gravité, en 2010 et 2016. C’est ainsi que plusieurs
associations ont manifesté leur solidarité avec les marins-pêcheurs et
pris fait et cause pour la protection de l’environnement dans l’archipel
dont la principale source de revenus provient de la pêche.
Il faut
dire que la virulence de la réaction dans les milieux des
marins-pêcheurs, des écologistes et de l’opinion publique en général,
particulièrement à Kerkennah, trouve son explication dans l’apparition
de deux phénomènes préoccupants, d’une part l’apparition de flaques de
pétrole sur les côtes de l’archipel et, d’autre part, la dégradation au
niveau de la faune, sous forme d’échouage de poissons et de mort des
éponges, un produit destiné à l’exportation qui assure à la population
d’importants revenus.
Une pétition pour dénoncer les dommages de la pollution
D’ailleurs,
le retentissement du mécontentement général est tel que Greenpeace
Méditerranée a clairement pris parti pour la société civile, publiant
sur son site officiel une pétition dans laquelle elle rejoint l’Union
locale pour l’agriculture et la pêche (Ulap), l’Association Kraten pour
le développement durable, la culture et le divertissement, pour adresser
un certain nombre de demandes aux autorités concernées, à savoir le
gouverneur de Sfax, Adel Al Khabthani, le ministre des Affaires locales
et de l’Environnement, Riadh Mouakher, et le chef du gouvernement,
Youssef Chahed.
La pétition, qui a recueilli environ 1.600 signatures
jusqu’au jeudi 28 décembre, appelle les autorités à «identifier
l’ampleur de la pollution et des dommages causés par les fuites
récurrentes et intervenir urgemment pour nettoyer les sites pollués, en
plus du lancement d’un traitement à long terme des organismes marins
affectés comme les éponges», à «identifier les parties responsables de
ces fuites de pétrole et assurer une indemnisation aux communautés
affectées, mettre en place une surveillance périodique des activités
d’exploration des compagnies pétrolières et garantir leur conformité
avec les normes internationales en matière de sécurité environnementale»
et à «garantir l’allocation d’une part des profits des compagnies de
pétrole et de gaz au développement économique de Kerkennah». Il est même
demandé aux pouvoirs publics de «préparer une feuille de route visant à
la fin progressive de toute activité d’exploration et d’exploitation
d’hydrocarbures à Kerkennah».
Climat de panique sur l’archipel de Kerkennah
Il
serait nécessaire de préciser cependant qu’un climat de panique s’est
installé à Kerkennah, mais aussi ailleurs, particulièrement dans les
milieux des professionnels de la pêche. En effet, le phénomène
d’échouage de poissons et la nouvelle coloration rougeâtre de l’eau de
mer ont été observés dans des zones assez proches des rivages de
l’archipel et plus précisément sur les côtes de Sidi Mansour, Louata,
Ellouza et Boutria relevant de la délégation de Jébéniana, mais
également ailleurs, à Zarzis, gouvernorat de Médenine, et à la Chebba,
gouvernorat de Mahdia.
Une étendue géographique qui, logiquement,
met en cause le rapport de causalité entre la pollution aux
hydrocarbures et le phénomène de la mortalité des poissons et des
éponges. Ce qui ne signifie nullement le blanchiment de ce genre
d’atteintes à l’environnement qui doit être combattu avec l’énergie et
la persévérance requises.
En effet, selon les scientifiques, le bon
sens nous dicte de ne pas mêler les choses et de faire la nette
distinction entre des phénomènes qui ont des causes spécifiques, comme
d’ailleurs indiqué dans les rapports publiés dans des revues
internationales par des chercheurs de l’Institut national des sciences
et technologies de la mer, ainsi que par des chercheurs d’autres pays du
bassin méditerranéen.
Concernant les poissons trouvés morts ou
moribonds sur nos côtes, de Zarzis à Mahdia, le phénomène remonte,
d’après les études menées par des scientifiques, à plusieurs années,
dans certains pays du bassin méditerranéen. Il s’était d’ailleurs
produit sur les côtes du golfe de Gabès en 1994, provoquant une panique à
Sfax et à Jerba où une station d’aquaculture avait déploré la perte de
600 t de sa production. Le même phénomène a été observé, à Zarzis et à
Kerkennah, en juillet 2017 par le réseau de veille et de contrôle
relevant de l’Institut national des sciences et technologies de la mer
qui prélève des échantillons d’eau de mer de façon hebdomadaire pour
analyses.
Un phytoplancton à l’origine de la mort des poissons
A
la lumière des résultats obtenus, les scientifiques ont prédit une
mortalité exceptionnelle de poissons en connaissance de cause, étant
donné que le phénomène a pour origine une micro-algue ou phytoplancton
qui prolifère dans des conditions particulières, sécrétant une toxine
responsable de la destruction des cellules sanguines des poissons et de
l’hémorragie qui s’ensuit.
Or, comme le phytoplancton est une colonne d’eau, il a la faculté de se propager et de se déplacer d’une zone à une autre.
D’après
les études scientifiques, le phytoplancton prolifère dans deux
conditions favorables, à savoir les températures élevées et le haut
degré de salinité, deux phénomènes réunis dans le golfe de Gabès où une
grande concentration de sel de l’eau de mer a été provoquée par les
importantes précipitations enregistrées au mois d’octobre 2017.
Explication
: les chutes considérables de pluies sur les salines de la région
caractérisées par une concentration exceptionnelle de sel, provenant de
l’évaporation conséquente à la hausse des températures aux mois d’été,
ont lessivé le sel, l’entraînant vers les côtes. Et comme le
phytoplancton a la propriété de tolérer cette salinité exceptionnelle,
contrairement aux autres espèces, il commence ainsi à proliférer et à
gagner de l’espace d’autant plus facilement que la zone contient des
nutriments provenant des activités des industries chimiques qui y sont
implantées, sachant que pour gagner de l’espace, il produit des toxines
mortelles pour les autres espèces.
Concernant les îles Kerkennah, la
pollution par les hydrocarbures a été localisée à proximité des
installations off-shore d’une compagnie pétrolière. L’Anpe a pointé du
doigt cette compagnie, la déclarant responsable de la contamination de
l’environnement dans certains sites côtiers de l’archipel. Mais de là à
lier le phénomène d’échouage de poissons et de mortalité des éponges à
cette pollution, les chercheurs, pour les raisons précédemment citées,
se gardent de franchir allègrement le pas.
En effet, il est
scientifiquement établi, selon les chercheurs, que la mort des éponges
est scientifiquement due à une épidémie détectée depuis 1984 en
Méditerranée et qui réapparaît de façon cyclique tous les quatre ans.
Cette épidémie résulte d’une bactérie qui se loge dans les spécules
(squelettes) des éponges, provoquant leur détérioration et l’effritement
de tout leur corps. Le phénomène a été observé au golfe de Gabès, à
Zarzis et à Kerkennah, depuis le mois de juillet 2017, sachant qu’il
affecte aussi plusieurs côtes du bassin méditerranéen. C’est un
phénomène qui s’accentue à la faveur des chaleurs caniculaires, comme
cela a été le cas l’été dernier, caractérisé par des températures
exceptionnelles. De la sorte, il n’y a pas lieu de conclure à un
quelconque rapport de causalité entre , d’une part, l’échouage de
poissons, la coloration rougeâtre de l’eau de mer et la mortalité des
éponges et, d’autre part, la pollution observée sur les rivages de
Kerkennah, car il ne s’agit que d’une simple concomitance
Source : La Presse Tunisie.