RÉPUBLIQUE TUNISIENNE | MINISTERE DE L'AGRICULTURE, DES RESSOURCES HYDRAULIQUE ET DE LA PECHE
Sur cent dinars d’engagements de la BNA envers sa clientèle, près de 36 concernent aujourd’hui un seul organisme : l’Office des céréales.
Le chiffre est suffisamment spectaculaire pour être répété : 35,99 %.
Il ne s’agit ni d’une estimation de Business News ni d’un ratio recalculé à partir de données éparses. Il est écrit noir sur blanc dans le rapport des commissaires aux comptes sur les états financiers intermédiaires arrêtés au 30 juin 2026.
Les deux co-commissaires, Fathi Saïdi, du groupement CFA-CWG, et Zied Khedimallah, du groupement ACB-CWT, attirent expressément l’attention sur les engagements envers les entreprises publiques : 8,799 milliards de dinars au total, dont 7,029 milliards pour le seul Office des céréales, représentant exactement 35,99% du total des engagements clientèle. Ils rappellent également que 3,345 milliards de dinars de chèques tirés par l’Office sur la Trésorerie générale de Tunisie au titre de ses droits à compensation demeurent non encaissés.
Les commissaires ne formulent pas de réserve. Leur travail porte sur un examen limité des comptes intermédiaires et ils indiquent n’avoir relevé aucun élément les conduisant à considérer que ceux-ci ne donnent pas une image fidèle de la situation financière de la banque. Mais ils ont jugé les relations avec le secteur public suffisamment importantes pour leur consacrer plusieurs paragraphes d’observation.
Et lorsqu’on remonte dans les anciens états financiers de la BNA, ce qui ressemble à une photographie exceptionnelle devient une tendance de fond.
Le chiffre est suffisamment spectaculaire pour être répété : 35,99 %.
Il ne s’agit ni d’une estimation de Business News ni d’un ratio recalculé à partir de données éparses. Il est écrit noir sur blanc dans le rapport des commissaires aux comptes sur les états financiers intermédiaires arrêtés au 30 juin 2026.
Les deux co-commissaires, Fathi Saïdi, du groupement CFA-CWG, et Zied Khedimallah, du groupement ACB-CWT, attirent expressément l’attention sur les engagements envers les entreprises publiques : 8,799 milliards de dinars au total, dont 7,029 milliards pour le seul Office des céréales, représentant exactement 35,99% du total des engagements clientèle. Ils rappellent également que 3,345 milliards de dinars de chèques tirés par l’Office sur la Trésorerie générale de Tunisie au titre de ses droits à compensation demeurent non encaissés.
Les commissaires ne formulent pas de réserve. Leur travail porte sur un examen limité des comptes intermédiaires et ils indiquent n’avoir relevé aucun élément les conduisant à considérer que ceux-ci ne donnent pas une image fidèle de la situation financière de la banque. Mais ils ont jugé les relations avec le secteur public suffisamment importantes pour leur consacrer plusieurs paragraphes d’observation.
Et lorsqu’on remonte dans les anciens états financiers de la BNA, ce qui ressemble à une photographie exceptionnelle devient une tendance de fond.
De 3,9 à 7 milliards en moins de cinq ans
Fin 2021, les engagements de l’Office des céréales envers la BNA s’élevaient à 3,941 milliards de dinars. Un an plus tard, ils atteignaient déjà 4,768 milliards, soit 827 millions supplémentaires en douze mois.
Les commissaires aux comptes de l’époque, Abderrazak Gabsi et Khaled Thabet, avaient relevé cette hausse de 21 %. L’Office représentait alors environ 27 % de l’ensemble des engagements clientèle de la banque.
La progression s’est poursuivie : 5,070 milliards fin 2023, 5,520 milliards fin 2024, 6,515 milliards en décembre 2025 et, enfin, 7,029 milliards au 30 juin 2026.
Entre décembre 2021 et juin 2026, l’encours a ainsi augmenté de 3,088 milliards de dinars, soit 78,4 %.
Plus significatif encore, son poids dans l’ensemble des engagements de la banque a lui aussi augmenté. D’environ 27 % en 2022, il est passé à 32 % en 2024, puis à 35,99 % aujourd’hui.
Ce n’est donc pas simplement la BNA qui grandit et prête davantage. Au fil des exercices, l’Office des céréales occupe une part toujours plus importante de ses engagements clientèle.
Un seuil prudentiel largement dépassé
Cette concentration n’a rien d’invisible pour les auditeurs.
Dans leur rapport sur les comptes de 2022, Abderrazak Gabsi et Khaled Thabet relevaient déjà que l’exposition à l’Office entraînait un « dépassement significatif » du seuil de 25 % des fonds propres nets de la banque, prévu par l’article 51 de la circulaire BCT n°2018-06 du 5 juin 2018.
Deux ans plus tard, le même constat figure encore dans leur rapport. L’encours a entre-temps grimpé à 5,520 milliards et représente environ 32 % des engagements clientèle. Les commissaires évoquent de nouveau un dépassement significatif du seuil réglementaire.
Il faut toutefois préciser un élément essentiel : dans les états financiers de juin 2026, l’Office des céréales figure en classe 0, celle des engagements courants. Sur ses 7,029 milliards de dinars d’engagements, 6,997 milliards sont par ailleurs couverts par une garantie de l’État.
Le sujet n’est donc pas de présenter l’Office comme un débiteur défaillant ou ses sept milliards comme autant de créances compromises. Les comptes ne permettent pas de soutenir une telle affirmation.
Le problème qu’ils mettent en lumière est ailleurs : une concentration hors norme sur une seule contrepartie publique, dont le risque est lui-même presque entièrement adossé à l’État.
La BCT au bout du financement
Comment une banque peut-elle financer de tels montants au profit d’un seul organisme ?
Les anciens rapports des commissaires aux comptes fournissent une partie de la réponse.
En 2022, sur les 4,768 milliards de dinars d’engagements de l’Office, 1,958 milliard était directement refinancé auprès de la Banque centrale de Tunisie. Abderrazak Gabsi et Khaled Thabet écrivaient alors que le financement de l’Office avait « impacté de façon significative la trésorerie de la Banque ». Les liquidités et équivalents de liquidités affichaient un solde négatif de 4,545 milliards de dinars.
Deux ans plus tard, le mécanisme demeure. Fin 2024, 2,305 milliards de dinars sur les 5,520 milliards d’engagements envers l’Office sont directement refinancés auprès de la BCT. Là encore, les commissaires établissent explicitement le lien avec la trésorerie de la banque, dont le solde net est négatif de 5,378 milliards.
Les états intermédiaires de juin 2026 montrent toujours un recours massif au refinancement de la Banque centrale, mais ne fournissent plus, dans le passage concerné, la même ventilation permettant d’isoler précisément la part correspondant à l’Office. On ne peut donc pas extrapoler les proportions observées en 2022 ou en 2024 à la situation actuelle.
Reste que, pendant plusieurs exercices, les commissaires aux comptes ont explicitement documenté le recours au refinancement de la BCT pour financer une partie des engagements envers l’Office des céréales.
3,345 milliards de chèques en attente
Une autre donnée permet de comprendre l’imbrication entre les différents acteurs publics.
Au 30 juin 2026, la BNA détient 3,345 milliards de dinars de chèques tirés par l’Office des céréales sur la Trésorerie générale de Tunisie au titre de ses droits à compensation. Ils demeurent non encaissés à la date d’arrêté des comptes.
Là encore, le phénomène n’est pas nouveau. Le montant de ces chèques était de 2,385 milliards de dinars en 2022 et atteignait 2,850 milliards en 2024.
En trois ans et demi, près d’un milliard de dinars supplémentaire s’est donc accumulé.
Le circuit apparaît alors plus clairement. La BNA finance l’Office ; l’Office détient des droits à compensation envers l’État ; des milliards de dinars de chèques tirés sur la Trésorerie générale restent en attente d’encaissement ; et l’État garantit parallèlement la quasi-totalité des engagements de l’Office auprès de la banque.
L’État rembourse, la BNA rachète de la dette de l’État
Ce circuit n’est pas nouveau pour les lecteurs de Business News. En avril dernier, à l’occasion de la publication des comptes annuels 2025, nous avions consacré un article à une BNA affichant des profits solides, mais « sous perfusion de l’État ». Nous relevions alors le poids grandissant du secteur public dans son bilan et la montée spectaculaire des revenus tirés de son portefeuille d’investissement.
Un épisode était particulièrement révélateur. En décembre 2025, l’État avait réglé un milliard de dinars au titre d’une partie de la dette de l’Office des céréales envers la BNA. Sur cette somme, 457,5 millions de dinars avaient ensuite été investis par la banque en bons du Trésor assimilables à dix ans, rémunérés à 9,4 %.
Le mécanisme était simple : l’État rembourse une dette de l’Office envers la BNA ; la BNA récupère de la liquidité ; une partie de cette liquidité retourne vers l’État par l’achat de sa dette.
L’opération n’a rien d’irrégulier. Les titres souverains constituent un placement classique pour une banque. Mais, replacée dans la masse des engagements envers l’Office, elle illustre le degré d’interconnexion atteint entre les finances de la BNA et celles de l’État.
En avril, nous observions le phénomène. Les comptes publiés aujourd’hui permettent d’en mesurer beaucoup plus précisément l’ampleur.
Des comptes eux-mêmes adossés aux garanties publiques
Le rôle de l’État apparaît jusque dans les hypothèses retenues pour l’établissement des comptes intermédiaires.
Fathi Saïdi et Zied Khedimallah précisent que ceux-ci ont notamment été établis en tenant compte de « l’hypothèse du maintien, de la prorogation et éventuellement de l’extension des garanties de l’État » destinées à couvrir les engagements des entreprises publiques lors de l’arrêté des comptes annuels au 31 décembre 2026.
Au total, les garanties reçues de l’État par la BNA atteignent 8,659 milliards de dinars au 30 juin 2026, contre 7,607 milliards un an auparavant, soit une progression de près de 14 %.
Pour le seul Office des céréales, elles représentent 6,997 milliards sur 7,029 milliards d’engagements.
Cela aboutit à une situation singulière : la BNA concentre plus du tiers de ses engagements clientèle sur l’Office, mais le risque correspondant repose presque entièrement sur la signature de l’État.
156 millions de bénéfice : une banque qui reste rentable
Ces constats ne doivent pas conduire à faire dire aux comptes ce qu’ils ne disent pas.
La BNA n’est pas présentée par ses commissaires aux comptes comme une banque en difficulté. Elle demeure bénéficiaire. Au premier semestre 2026, son résultat net atteint 156,332 millions de dinars, contre 137,318 millions un an auparavant, soit une hausse de 13,8 %. Le bénéfice par action progresse lui aussi de 13,9 %.
Les commissaires aux comptes ne remettent pas en cause la fidélité des états financiers.
Et l’exposition à l’Office ne saurait être assimilée mécaniquement à sept milliards de créances douteuses puisque, outre la garantie publique, l’Office demeure classé parmi les engagements courants.
C’est précisément ce qui rend le dossier intéressant. Il ne raconte pas la fragilité immédiate d’une banque. Il raconte la transformation progressive de son bilan sous l’effet du financement d’une mission publique.
Jusqu’où peut monter le compteur ?
La BNA est historiquement la banque de l’agriculture. Que l’Office des céréales figure parmi ses grands clients n’a donc rien de surprenant. Et dans un pays où l’approvisionnement en céréales constitue une mission stratégique et où les prix sont administrés, l’intervention de l’État est inévitable. Ce qui interpelle est l’échelle atteinte.
En quelques années, les engagements de l’Office sont passés de 3,941 à 7,029 milliards de dinars. Leur poids est passé d’environ 27 % des engagements clientèle en 2022 à 32 % en 2024 puis 35,99 % aujourd’hui. Les anciens commissaires aux comptes, Abderrazak Gabsi et Khaled Thabet, avaient déjà signalé le dépassement du seuil prudentiel et l’impact significatif de ces financements sur la trésorerie. Leurs successeurs, Fathi Saïdi et Zied Khedimallah, mettent aujourd’hui noir sur blanc le chiffre des 35,99 %.
En avril, Business News concluait que la dépendance croissante de la BNA envers l’État pourrait, à terme, devenir une fragilité. Cinq mois plus tard, les nouveaux comptes donnent une mesure particulièrement concrète de cette dépendance : un seul organisme public concentre désormais 35,99 % des engagements clientèle de la banque.
Mais les rapports des commissaires aux comptes soulèvent une autre question, autrement plus embarrassante. Depuis plusieurs années, ils signalent que les engagements envers l’Office des céréales entraînent un « dépassement significatif » de la limite fixée par l’article 51 de la circulaire BCT n°2018-06. Cette norme est pourtant sans ambiguïté : les risques encourus sur un même bénéficiaire ne doivent pas dépasser 25 % des fonds propres nets d’une banque.
Autrement dit, la BNA dépasse une norme prudentielle édictée par la Banque centrale et le dépassement perdure d’un exercice à l’autre. La BCT le sait, les commissaires aux comptes l’écrivent et la situation se prolonge tandis que les engagements envers l’Office continuent de grossir.
Dès lors, une question mérite d’être posée : la Banque centrale aurait-elle laissé une banque privée s’affranchir pendant plusieurs années d’une norme qu’elle est elle-même chargée de faire respecter ?
La question n’est plus seulement de savoir jusqu’où peuvent monter les engagements de l’Office des céréales envers la BNA. Elle est aussi de savoir jusqu’où, et surtout jusqu’à quand, le gendarme BCT laissera la BNA rouler au-dessus de la vitesse qu’il impose lui-même aux autres banques depuis 2018.
Raouf Ben Hédi
source: businessnews.com.tn